Avec son parcours composé de plusieurs expositions, la 14e Biennale de l’Image Possible (BIP) traverse de nombreuses thématiques. Il est intéressant de l’arpenter plusieurs fois en adoptant à chaque visite l’une ou l’autre lecture de la société qu’elle offre : le miroir de la société ou de soi à travers la photographie, la recherche identitaire, les tensions géopolitiques, etc. Il en est également une, persistante, qui s’offre dès le début du parcours avant de connaître un large développement à travers le regard de plusieurs curatrices et curateurs : la désinformation de l’image. Ce texte propose une lecture de la BIP à travers ce prisme.
Une photographie résulte d’une série de choix : le cadrage, l’instant, l’angle, puis la sélection, la légende et le support sur lequel elle circule. Elle ne retient qu’une portion de ce qui se trouve devant l’objectif et ce, depuis un unique point de vue. Ce qui se passe avant, après ou à côté n’y figure pas, et le spectateur n’a aucun moyen de le reconstituer à partir de l’image seule.
La période actuelle a fait de cette limite un terrain d’usage courant. Une image peut être détachée de son contexte, accompagnée d’une légende qui en oriente la lecture, montée avec d’autres ou produite par un algorithme sans qu’aucune scène réelle ne lui ait servi de référence. Alors que tous les outils sont aisément accessibles, la diffusion est immédiate. Et une même photographie peut soutenir des récits opposés selon ce qu’on en dit. Focus dans cet article…
Un fragment, un angle, un dispositif
Dès le début du parcours, plusieurs artistes travaillent sur la sélection de fragments d’images et sur ce que ce choix permet de faire passer comme discours. Karel De Cock, dans le film Benevolence, isole des micro-scènes issues d’un corpus de 1200 films hollywoodiens des années 1940 et 1950. Il s’agit de femmes abordées, guidées, puis poursuivies et acculées par des personnages dont les intentions sont présentées comme bienveillantes. Pris séparément, chaque extrait paraît anodin ; mis bout à bout, ils composent un discours implicite que les films d’origine ne développaient pas autant. En coupant, en réordonnant ou en isolant des séquences, toute vidéo peut voir son propos déformé, exacerbé, camouflé…
Max Pinckers aborde ce problème par la multiplication des points de vue. Pour sa série 2020-MMXX, réalisée à Rome en novembre 2020 pendant le confinement, il utilise plusieurs appareils qui photographient simultanément une même scène depuis des positions différentes. L’une des vues donne l’impression qu’un jeune homme frappe une femme à terre ; les autres montrent qu’il n’en est rien. Cette série rappelle à quel point l’interprétation d’une situation depuis un seul point de vue est biaisée.
Aglaia Konrad, avec Frauenzimmer, pose la question à partir des dispositifs optiques. Cinq modules de vitres monumentales, provenant du bâtiment CBR à Bruxelles, sont disposés en série comme les lentilles d’un appareil photographique. Selon la lumière et le nombre de ces lentilles, le verre reflète plus ou moins la scène de l’autre côté qui se voit dans tous les cas déformée. Cette installation rappelle aussi les différents filtres, qu’il est possible d’ajouter à une photo comme autant de couches d’informations artificielles supplémentaires.
À l’autre bout du parcours, Werner Moron propose une version plus littérale avec L’âme-Le diable, œuvre réactivée pour l’occasion et accompagnée d’un compte Instagram dédié. Un miroir fixé sur un diable de transport est percé de trois ovales ; pour l’activer, il faut être deux. L’une des personnes passe la tête dans l’ouverture, l’autre la photographie. Sur le cliché, le visage du portraituré est la seule partie visible à travers le trou, tandis que le miroir qui l’entoure renvoie le reflet du photographe et son environnement. Tout le contexte du modèle est masqué, et celui de la personne qui prend l’image apparaît à sa place.





Through the Looking Glass : quatre curateurs face à l’image douteuse
C’est dans Through the Looking Glass que le sujet est traité de façon explicite. Quatre jeunes curateur·ices, sélectionné·es à la suite d’un appel à projets, disposent chacun d’un espace pour développer cette question. L’appel partait d’une interrogation : comment « apprendre à regarder autrement » des photographies qui peuvent servir de preuve lorsque celles-ci sont manipulées, voire générées par des algorithmes ?
Fanny Testas : Élevage d’absences
Le projet de Fanny Testas, curatrice indépendante née en 1994 et travaillant entre Paris et Bruxelles, part de Élevage de poussière, la photographie réalisée par Man Ray en 1920 sur Le Grand Verre de Marcel Duchamp. Son exposition s’intéresse à ce que les images peuvent encore apprendre lorsque leur capacité à faire preuve vacille. Elle dit avoir pris la thématique de l’appel « au pied de la lettre » en invitant des artistes qui travaillent « sur cette instabilité de l’image, sur le manque de repères, le manque de contexte ».
Gwenola Wagon présente le film Chroniques du soleil noir, où l’image fait apparaître une présence construite à partir de ce qui n’est plus, un soleil disparu. Marie Quéau photographie des paysages situés entre documentaire et fiction, où le temps semble suspendu, comme après une catastrophe maintenue hors champ. Philippe Braquenier s’est plongé dans l’univers des théoriciens de la Terre plate, dont il relève l’usage de l’image et de la vidéo comme contre-preuves : leurs propres images sont censées attester leur théorie et la diffuser, tandis que celles des autorités, de la NASA par exemple, sont rejetées comme étant des constructions. Il a suivi ce milieu pendant une dizaine d’années et a reconstitué les images diffusées comme autant de mises en scène, censées révéler la vérité.
La scénographie est confiée au duo Shift Entity, qui a principalement exploité des matériaux de récupération afin de créer un milieu propice pour les images plutôt qu’un parcours. L’idée principale consiste à « habiter le trouble » sans chercher à séparer définitivement le vrai du faux.

Thibaud Leplat : (a very deep) fatigue
Thibaud Leplat, né en 1997, vit à Bruxelles et est curateur associé à Komplot. Il envisage l’image comme une structure de pouvoir plus que comme un document. L’organisation des flux et les conditions d’apparition des images, tout comme les outils de production, impactent selon lui notre rapport au réel. Il s’intéresse à « la saturation visuelle qu’on a constamment au quotidien via Instagram, TikTok et compagnie », ainsi qu’aux effets dont on ne se rend pas compte sur le moment : « l’impact, dit-il, est à la fois physique, émotionnel et psychologique ».
Les œuvres de Morgane Baffier et Harold Lechien évoquent l’abondance des représentations que nous consommons quotidiennement par un geste devenu anodin : le scroll. L’absurdité et le vide intellectuel des vidéos massivement visionnées sur les réseaux numériques défilent dans l’installation de Morgane Baffier. Les dispositifs commerciaux et médiatiques, ainsi que leur influence sur nos émotions, sont quant à eux questionnés dans l’œuvre de Harod Lechien.


Temitayo Olalekan : eye the threshold
Né au Nigeria en 1994 et installé à Marseille, Temitayo Olalekan mène une recherche intitulée Curating the Inhuman. Son exposition tient pour point de départ l’archive en tant que processus partial. D’abord, soumise au jugement de savoir si elle peut être conservée ou oubliée, l’information est ensuite réinterprétée selon le regard de ceux qui la réactivent. Cette double évaluation tend à extraire toute neutralité et toute autorité à l’archive.
À travers un jeu vidéo et d’autres œuvres numériques, Anna Safiatou Touré questionne la place des objets originaires d’Afrique subsaharienne dans les sociétés européennes. Cihad Caner interroge notre perception du réel à partir de la question de « l’autre » dont la représentation est construite par des récits historiques et médiatiques. Les héritages du colonialisme et du capitalisme sont abordés par Priyageetha Dia à travers la persistance des rapports de pouvoir du passé.



Silas Edwards : Wondrous Sightings
Né en 1999 au pays de Galles et vivant à Francfort, Silas Edwards est curateur et doctorant en culture visuelle et histoire environnementale. Son projet part d’une observation faite sur les réseaux sociaux : une part importante des vidéos générées par IA montre « des animaux qui interagissent avec les humains de façon bizarre ou incroyablement mignonne », explique-t-il. Ours polaires s’approchant de promeneurs, chiens face à des bébés, lapins sur un trampoline… Silas Edwards les rapproche de la photographie cryptide, ce genre qui, depuis le monstre du Loch Ness, cherche à convaincre de l’existence d’espèces mythiques ou disparues, et qui a longtemps nourri les débats sur le statut de la photographie comme preuve.
Trois artistes sont invités. Weronika Gęsicka propose une série d’images générées par intelligence artificielle à partir de fausses entrées encyclopédiques afin de questionner nos systèmes de validation et de croyances. Edith Morris, avec un film qui met en scène des créatures du folklore norvégien, recourt aux techniques des canulars photographiques historiques : costumes et maquettes soignés, double exposition de la pellicule argentique. À la différence des images produites par IA, ses images, précise Silas, célèbrent « une forme d’enchantement dans le paysage ». Henry Turner, artiste néo-zélandais installé à Francfort, a repeint avec minutie une photographie célèbre des années 1990, prise par une personnalité publique de Nouvelle-Zélande qui affirmait avoir aperçu un moa, grand oiseau aptère disparu au 15e siècle. Selon Silas Edwards, il se demande « moins si elle est réelle ou authentique » qu’il ne la transforme « en sanctuaire » pour interroger l’emprise de ces images sur l’imaginaire collectif. Enfin, sur les étagères de l’ancienne bibliothèque des Chiroux, le curateur a ajouté des photographies cryptides classiques dans des boîtes de spécimens, chacune accompagnée d’un texte où il relate ses propres expériences d’avoir été trompé et désorienté par ces images, ainsi que d’anciens guides de la nature.




Les faux-semblant du reflet
La photographie et le miroir partagent une ambiguïté fondamentale : tous deux nous renvoient à notre image, mais aucun ne nous montre tout à fait tels que nous sommes. Dès lors que nous avons conscience de leur présence, notre comportement change. Devant le miroir, on se recoiffe, on ajuste sa tenue, on vérifie son maquillage, on cherche un angle qui nous avantage. Face à l’objectif, on redresse le dos, on esquisse un sourire, on adopte une posture que l’on voudrait naturelle. Dans les deux cas, nous devenons acteurs de notre propre représentation, soucieux de maîtriser ce que l’autre, ou nous-mêmes surtout, verra.
Le reflet comme le cliché deviennent alors des espaces de mise en scène, où l’image que l’on donne à voir prend parfois le pas sur ce que l’on est. Une forme de falsification ordinaire, presque inconsciente, qui rappelle que la construction d’une image ne relève pas uniquement de celui qui la produit, mais aussi de celui qui accepte de s’y prêter.

La galerie de portraits qui clôt le parcours de la BIP prolonge cette réflexion. Le portrait n’a en effet jamais été un exercice totalement neutre. Longtemps réservé à une minorité et soumis à des codes de représentation précis, il a souvent privilégié une image idéalisée du sujet, soigneusement composée et mise en scène. Si les pratiques contemporaines ont largement élargi ses possibilités, le portrait peut désormais chercher à montrer autre chose : une personnalité, une fragilité, une multiplicité de postures ou de facettes qui échappent à une représentation unique. La succession des visages et des attitudes dans cette galerie rappelle ainsi qu’une personne ne se résume jamais à une seule image.
Du portrait au miroir, la BIP nous invite finalement à questionner ce que les images donnent à voir, mais aussi ce qu’elles choisissent de retenir ou de laisser dans l’ombre. L’image ne ment peut-être pas toujours, mais elle choisit, construit, suggère et dissimule. Et c’est sans doute dans cet écart entre ce qui est montré et ce qui demeure invisible que réside toute sa puissance, autant que notre nécessaire méfiance à son égard.
Prolongements le 2 décembre
Le 2 décembre, les quatre curateur·ices participeront à une table ronde sur les imaginaires produits par l’intelligence artificielle générative et leurs implications politiques, écologiques et esthétiques, ainsi que notre rapport contemporain aux images, à la désinformation et aux réalités alternatives. En présence des ambassadeurs de France et d’Allemagne en Belgique. Le film d’Alex Reynolds et Robert M. Ochshorn sera projeté le même jour, en continu jusqu’au lendemain (horaires à confirmer).
La BIP2026 est ouverte du mercredi au dimanche, de 11h à 18h, Quai van Hoegaarden 2 à Liège. L’entrée fonctionne sur un principe de prix libre entre trois tarifs : 5 €, 10 € ou 15 € et plus ; le tarif Art.27 est de 1,25 €.





