Contribution externe. La rédaction ouvre ses pages à des voix multiples. En accueillant des contributions externes, le magazine souhaite favoriser la diversité des regards et des écritures sur la création contemporaine et son contexte dans le but d’enrichir la compréhension du paysage culturel en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette pluralité d’approches est au cœur de notre démarche éditoriale : faire dialoguer les points de vue pour mieux refléter la vitalité et la complexité du territoire créatif.

Cette carte blanche sur les 10 ans de la Boverie est proposée par Yves Randaxhe (historien de l’art (ULiège 1979), ancien directeur de la collection de la Banque nationale, curateur de l’exposition « Private Views » (2023), directeur associé de la galerie bonnemaison) et Stéphane Dado (Chargé de mission à l’OPRL, chargé d’enseignement en Histoire sociale de la musique aux Amis de l’Université de Liège et Directeur artistique adjoint du festival de musique ancienne « Les Nuits de Septembre »).

La rédaction d’Art Content Magazine a sollicité plusieurs fois, en l’absence d’un directeur de la Boverie, l’échevine de la culture de la Ville de Liège pour la questionner sur les sujets développés ci-après mais n’a reçu aucune réponse à ce jour. Le visuel de présentation est le choix de la rédaction.

Le musée de la Boverie a 10 ans… et après ?

En ce mois de mai, La Boverie célèbre son 10e anniversaire. C’est en 2016 que le musée, auparavant connu sous le nom de Musée d’art moderne et d’art contemporain (MAMAC), a rouvert ses portes sous cette nouvelle appellation, après d’importants travaux de rénovation et d’extension. La Boverie, tous les Liégeois la connaissent, ne serait-ce que parce qu’elle trône au beau milieu d’un parc urbain très fréquenté dont elle a emprunté le nom. Le bâtiment, la collection qu’il abrite et les expositions qui y sont proposées sont donc des sujets d’intérêt général, et d’autant plus sensibles qu’il s’agit là de l’un des principaux musées des beaux-arts de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

Pour célébrer cet anniversaire, une exposition d’environ 300 œuvres de la collection permanente, mêlant « chefs-d’œuvre emblématiques et œuvres rarement voire jamais exposées », nous est annoncée, moyennant un détour par « les coulisses du musée ».

Mais comment un musée peut-il qualifier d’exceptionnelle la présentation au public d’« œuvres majeures issues de la collection » (argument qui avait d’ailleurs déjà été avancé en 2018 pour promouvoir l’exposition temporaire Liège. Chefs-d’œuvre) ? Comment se fait-il que celles-ci ne soient pas montrées en permanence dans ses salles nobles, où elles affirmeraient pleinement son identité et son attrait ?

Cette considération apparemment candide, née d’une fréquentation assidue du musée et de l’intérêt passionné qu’on lui porte, est au fondement de ce texte à la fois amoureux et critique. Car, aussi séduisante soit-elle, la Boverie souffre de maux récurrents, qu’il est d’autant plus nécessaire de traiter que la disette budgétaire, encore aggravée ces derniers mois, rend l’existence des institutions culturelles particulièrement précaire.

Il ne s’agit ni de nier les qualités ni les succès de la Boverie, et les propositions que nous esquissons ici ne sont pas assénées comme des leçons : elles entendent ouvrir et structurer un débat nécessaire si l’on veut résoudre les problèmes que la décennie écoulée a mis au jour.

L’exposition anniversaire ne saurait, à cet égard, que servir de signal d’alerte.

Redonner toute sa place à la collection

Si ces chefs-d’œuvre n’ont été que fort peu vus, c’est que, depuis sa réouverture en 2016, la partie visible de la collection permanente de la Boverie s’est trouvée presque continûment reléguée dans des espaces en sous-sol, lesquels, non seulement n’avaient jamais été conçus pour accueillir des œuvres majeures, mais se révèlent surtout beaucoup trop exigus pour un tel usage. Le titre même de l’exposition anniversaire « Les coulisses d’une collection » et l’argumentaire qui l’accompagne semblent indiquer combien la Ville est elle-même consciente de la relégation de ce patrimoine dans des espaces qui ne lui rendent pas justice… D’un point de vue muséologique, une telle situation est profondément aberrante, car elle revient à invisibiliser le cœur même du patrimoine artistique de la Ville. Durant toutes ces années, en privant ces trésors de leur piédestal et en reléguant plus de 90 % du patrimoine à l’écart du regard, on a non seulement appauvri l’image culturelle de la cité, mais aussi réduit l’horizon intellectuel de ses habitants.

Au lieu de déployer ce patrimoine dans toute sa richesse, le musée a été contraint — nous y reviendrons — à le réduire à un condensé d’une sécheresse saisissante : peinture et sculpture du XVIIe siècle sont ramenées à une vingtaine de pièces, tout comme le XIXe siècle— ce siècle qui, sur les quais de Paris, fait l’objet d’un musée à l’échelle d’une gare ! — tandis que le siècle des Lumières se voit réduit à une dizaine d’œuvres. Seul le XXe siècle bénéficie d’un traitement relativement plus généreux, avec une cinquantaine de pièces. Ajoutons à cela les œuvres sur papier présentées dans la « galerie noire », dont l’accrochage, plus fréquemment renouvelé, contraste avec un environnement peu engageant, ainsi qu’une sorte de « best of » de peintures proposé dans un couloir latéral du rez-de-chaussée. Quant à l’art vivant, il a tout simplement disparu des collections visibles, à l’exception des modestes expositions temporaires et locales de l’Espace jeunes artistes. Tout se passe donc comme si la Boverie avait subi une inversion des priorités, les œuvres de la collection permanente devenant les reléguées d’un programme conçu à d’autres fins.

Pour que les Liégeois retrouvent la jouissance de cette collection, dont les autorités vantent régulièrement les mérites, il va falloir restituer pleinement à la Boverie sa fonction muséale. La première mesure consiste donc à redonner de l’espace à cette collection en la réinstallant dans les salles du rez-de-chaussée. Dans cette configuration, le musée pourra rendre justice à la diversité de ses trésors : car ceux-ci ne se limitent pas aux « Van Dongen, Picasso, Magritte, Matisse, Van Gogh, Boudin, Claus » – si glorieux soient-ils – que la communication autour de l’exposition anniversaire continue de mettre en avant, reléguant au passage tous les autres – et en particulier les artistes du Pays de Liège – dans un fourre-tout indistinct étiqueté « et bien d’autres ». Il pourra enfin remettre en lumière des pans entiers de l’histoire de l’art aujourd’hui insuffisamment représentés, comme la création féminine, celle des communautés queer ou d’artistes issus d’horizons internationaux installés à Liège.

La Boverie doit redevenir un lieu où les œuvres du musée sont mises en lumière et en perspective, rapprochées de créations d’autres époques et d’autres collections, d’autres musées, d’autres pays, selon des fils conducteurs multiples, permettant de renouveler les regards, de susciter des dialogues inattendus et de faire émerger des lectures inédites du patrimoine. Elle doit offrir au visiteur une expérience intellectuelle vivante, où les œuvres ne sont pas seulement exposées, mais interrogées, mises en relation et réinscrites dans des enjeux esthétiques, historiques et contemporains. La notion de « mode opératoire propre au musée » sur laquelle insiste la communication de l’exposition anniversaire est certes pleine d’intérêt, mais prive l’événement de perspectives plus ambitieuses, centrées notamment sur une vraie valorisation de la collection en tant que telle.

Dans toutes ces matières, le service éducatif a un rôle majeur à jouer, et l’on peut constater tous les jours les trésors d’ingéniosité qu’il déploie à la Boverie. Mais ce musée, pourtant repensé au début du XXIe siècle, n’a réservé aucune place majeure aux ateliers destinés aux enfants, eux aussi relégués en sous-sol. Soyons de bon compte : les conservateurs ne sont pas mieux lotis, qui installent tant bien que mal leurs bureaux dans des couloirs du même étage inférieur, faute d’espaces prévus à cet effet.

Clarifier et renforcer la politique d’expositions

Durant la dernière décennie, les salles historiques du musée ainsi que la verrière annexe ont été presque systématiquement accaparées par des manifestations temporaires dont le bilan peine à justifier les concessions consenties. Pour quelques réussites notables (Bill Viola ou Paul Delvaux, par exemple), combien d’expositions importées « clé sur porte », à la qualité inégale — parfois jusqu’à l’indigence ? Il faut espérer que le public a oublié la honteuse présentation immersive intitulée Inside Magritte ou la triste exposition Warhol. Sans parler de certaines expositions monographiques qui n’avaient aucune raison de paraître dans un musée — nous y reviendrons. Et même l’estampille du Louvre n’a pas réussi à garantir l’intérêt et la pertinence des expositions que la prestigieuse institution avait réservées aux Liégeois. Tout cela, en outre, a puissamment contribué à brouiller la ligne scientifique de l’institution.

En retrouvant la primauté de sa mission muséale, la Boverie doit se doter d’une programmation cohérente, étroitement articulée à ses collections, à ses artistes, à ses lignes de force et à son ancrage historique.

Le musée et son équipe scientifique ont les moyens de concevoir des expositions ambitieuses en dialogue avec d’autres institutions, autour de problématiques partagées. Il s’agit de valoriser les artistes présents dans les collections — anciens ou contemporains, locaux ou internationaux — en les inscrivant dans des réseaux transnationaux, en les confrontant à des figures majeures de la scène artistique mondiale. Une telle approche suppose de rompre avec des récits localistes trop balisés, souvent synonymes d’appauvrissement critique.

Cette orientation implique de renforcer les échanges entre chercheurs, commissaires et collections, dans une logique de coproduction intellectuelle. Dans ce cadre, la Boverie doit s’affirmer comme un partenaire scientifique à part entière, et non comme un simple lieu d’accueil. Le musée peut également devenir un espace de débat public, en organisant colloques, journées d’étude, conférences internationales, et en développant des partenariats durables avec universités, écoles d’art et centres de recherche. Il lui revient enfin de mettre en place des dispositifs de médiation exigeants, qui n’appauvrissent pas les contenus mais accompagnent les publics vers leur complexité. À cette condition, la Boverie pourra jouer un rôle structurant dans la formation du regard, du jugement critique et du goût, tout en demeurant un lieu ouvert, accessible à toutes et à tous, d’ici et d’ailleurs.

Penser le musée en réseau

La remise en valeur des collections permanentes permettrait de relancer la réflexion sur leurs modalités de présentation, ainsi que sur l’intérêt d’y impliquer d’autres pôles muséaux : il n’est pas absurde d’affirmer que les œuvres antérieures au XVIIe siècle seraient mieux contextualisées, par exemple, au musée Curtius, libérant ainsi de l’espace pour des œuvres plus contemporaines à la Boverie.

Mais si les collections permanentes se déploient à nouveau dans l’ensemble du bâtiment, la question se pose de savoir où les expositions temporaires d’envergure pourraient avoir lieu. Car si la grande verrière séduit sans mal les visiteurs, elle est en réalité inadaptée à la présentation de la plupart des œuvres exigeant des conditions d’exposition muséales. Nous voici donc avec un musée qui, pour près de la moitié de sa surface d’exposition, n’en est pas un … !

Dans une perspective de revalorisation des collections permanentes, la poursuite d’une politique ambitieuse d’expositions temporaires exigera donc la mobilisation d’autres espaces mieux adaptés. La Boverie pourrait dès lors être appelée à se reconnecter à d’autres lieux d’art et de culture, existants ou à développer. Plusieurs monuments disposent, dans la ville, d’un potentiel considérable, tels l’hôpital militaire de Saint-Laurent, le palais des princes-évêques, l’ancienne patinoire de Coronmeuse (dont la destination est encore incertaine à l’heure où ces lignes ont été écrites), l’ancienne RTBF ainsi que certaines églises désaffectées ou d’anciens sites industriels, pour ne citer que quelques exemples. Cette logique de réseau permettrait de redonner à chaque lieu une identité forte et complémentaire, et de valoriser le patrimoine à l’échelle de la ville dans son ensemble. Il n’y a là rien de somptuaire : il s’agit simplement de préserver et de mettre en valeur ce qui doit l’être pour soutenir l’attractivité touristique et culturelle de la ville de Liège.

Retisser le lien avec la communauté

L’absence de ligne directrice ou de cadre scientifique de la politique d’expositions, ainsi que la relégation de la collection permanente, ont non seulement contribué à brouiller la lisibilité du projet muséal, mais ont aussi compromis sa capacité à fédérer un public élargi et affaibli sa crédibilité. Un fossé s’est ainsi creusé entre le musée et la communauté où il s’insère, comme en témoigne l’absence d’une association d’amis du musée.

Qu’il règne entre collectionneurs et autorités en charge des beaux-arts un mélange de fascination et de méfiance, cela n’est pas propre à Liège ; mais ici, au cours des dernières décennies, une succession malheureuse d’événements traumatiques a alourdi le passif, depuis les atermoiements mal venus autour de la donation Graindorge jusqu’au départ – pourtant évitable ? – à l’université de Gand de la collection du Liégeois Charles Vandenhove, en passant par la lamentable « affaire Picasso », où l’on a vu un échevin local en charge de la Culture suggérer de vendre des pièces majeures des collections publiques. Restaurer ce lien distendu avec la communauté est une tâche stratégique, et si les collectionneurs n’ont pas tous les droits, les considérer comme des partenaires plutôt que comme de simples pourvoyeurs suppose de mieux les associer à la vie du musée.

De tout temps, en effet, celui-ci s’est nourri des collections qui lui étaient léguées ; perdre le soutien des collectionneurs et artistes constitue donc une menace existentielle majeure. Depuis quelques années, la Fondation Province de Liège pour l’art et la culture connaît en la matière un succès incontestable en parvenant à séduire de nombreux donateurs, artistes ou collectionneurs, et à bâtir une collection significative avec un professionnalisme croissant. Il en résulte ce paradoxe – que l’on dirait volontiers « typiquement belge », car directement lié au mille-feuilles institutionnel qui caractérise notre pays – de voir une collection publique ne disposant ni des fonctionnalités d’un musée, ni d’une vitrine permanente, parvenir à capter des fonds d’atelier en déshérence ainsi que des collections privées, privant ainsi le musée d’une source traditionnelle d’enrichissement. Il serait mal venu de reprocher aux gestionnaires de cette fondation le succès de leur initiative. Mais on serait fondé à leur demander, comme aux acteurs muséaux, d’agir en bonne intelligence, et dans l’intérêt général.

Car une collection qui cesse de croître perd de sa pertinence et s’étiole. À Liège, aussi rares que soient les présentations des collections permanentes, elles se fondent toujours sur un même petit groupe d’œuvres, parmi lesquelles celles qui furent acquises en 1939 à la vente de Lucerne par des édiles visionnaires et déterminés, appuyés par des mécènes éclairés. La récente exposition « Doisneau » rappelait encore l’impact international de la construction de la tour Schöffer, au début des années 1960, à une époque où la construction du pont Albert et celle du palais des congrès s’étaient accompagnées d’un programme artistique ambitieux. On se réjouit évidemment que notre ville possède des atouts de ce niveau, mais ils ne sont pas là pour masquer l’asphyxie de la politique d’acquisition, qui est aujourd’hui quasi totale. Rappelons qu’en Flandre, jusqu’à 33 % des budgets muséaux sont directement consacrés aux artistes.

Garantir une gouvernance indépendante

Comme en matière de justice ou de presse, aucune politique muséale de qualité ne peut se déployer sans indépendance vis-à-vis du pouvoir politique. Les élus ont un rôle important à jouer dans le contrôle de la gestion des institutions, entre autres muséales ; il leur revient aussi de veiller à ce que celles-ci puissent fonctionner dans les meilleures conditions et avec des moyens suffisants. En revanche, ils n’ont aucunement vocation à interférer dans leur programmation, leur politique scientifique ou les décisions d’acquisition comme on l’a parfois vu faire : ce n’est pas leur métier et ils n’en ont pas les compétences.

Valoriser les artistes actifs dans notre région fait sans nul doute partie des missions centrales d’un musée comme celui de la Boverie. Malheureusement, le choix d’un certain nombre d’artistes qui ont été honorés d’une telle présentation muséale a, au cours de la décennie écoulée, trop souvent répondu a des critères sans aucun rapport avec leur valeur artistique ou leur intérêt historique. Ce faisant, on a non seulement détourné l’outil muséal de sa vocation première, mais aussi terni son image et altéré sa réputation. 

Le musée a pour sa part des comptes à rendre à la collectivité. Mais en nommant à sa tête une personnalité scientifique forte choisie pour ses compétences, elle-même secondée d’une équipe de professionnels sélectionnés de la même façon, il est entendu qu’on lui délègue pleinement le pouvoir dans l’accomplissement des missions centrales de l’institution. Il est donc important que le musée se dote d’une charte qui en définisse clairement les contours et les orientations.

En 2015, la naissance de la Boverie a été précédée par celle d’une ASBL moins visible qui avait pour objet, selon ses statuts (dans leur version de 2019) « de gérer et exploiter La Boverie, centre international d’art et de culture de Liège (CIAC) destiné à l’accueil d’événements culturels d’envergure. » Une certaine confusion semble donc s’établir dès l’abord entre les fonctions de musée et de lieu d’accueil d’expositions. Dans le même texte, on lit encore que l’on confie au CIAC — composé exclusivement d’élus selon les clés politiques en usage — les « réflexion stratégique et définition des objectifs de La Boverie en termes de communication, de promotion et de public cible, en collaboration avec la Direction des musées de la Ville de Liège. » Aucun document publié ne rend compte des résultats de cet exercice.

En 2015, la présentation de la programmation du musée avait été effectuée par son directeur lors d’une réunion du CIAC ; là encore, aucun document public ne rend compte de la répétition ultérieure d’une telle présentation, si bien qu’on ignore à la fois qui a pris les décisions et selon quelles modalités la programmation a été définie depuis lors.

La Boverie est-elle véritablement un musée ou simplement un lieu d’accueil d’événements ? Bien que toute la communication officielle – celle de l’entité qui gère les collections permanentes des beaux-arts – l’affirme, en réalité, le musée et ses collections semblent subordonnés au projet essentiellement événementiel du CIAC. Fonctionnant sans véritable boussole, il laisse les expositions temporaires – souvent conçues, montées et exploitées par des prestataires extérieurs – dicter leur loi, générant parmi le personnel scientifique, privé de son rôle, un profond sentiment de frustration et de démotivation.

Pour élargir les horizons du musée et multiplier les regards, il est certes bienvenu de faire appel à des commissaires indépendants, issus de la région ou non. Mais on aura tout à gagner, simultanément, à réactiver pleinement l’équipe scientifique locale tout en réduisant la dépendance systématique à des opérateurs extérieurs pour la conception des expositions.

Les missions du musée doivent donc être clarifiées et l’indépendance de son activité scientifique et éducative – y compris celle relative à l’agrandissement des collections – doit être structurellement garantie. Un comité curatorial indépendant — composé d’historiens de l’art, d’artistes, de conservateurs, de galeristes et de représentants de la société civile — pourrait être chargé des orientations scientifiques, du calendrier des expositions et de la ligne éditoriale. Le modèle exemplaire de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, malgré son organe d’administration politisé, démontre que cette autonomie est non seulement possible, mais profitable pour le rayonnement national et international de l’institution.

Horizon 2030 : une opportunité à saisir

En 2030, la Belgique célébrera son bicentenaire ; la même année, Louvain, à une demi-heure de train de Liège, sera capitale européenne de la culture. Un concours de circonstances rêvé pour ouvrir une nouvelle ère à notre musée et construire une proposition forte autour de ses atouts en favorisant les pollinisations croisées que permet la coexistence, dans cette ville, de galeries, projets associatifs ou privés, biennales inventives, institutions d’enseignement et résidences d’artistes qui, ensemble, rendent le paysage artistique local si excitant. La collection de notre musée dispose de tout ce qu’il faut pour concevoir une exposition à la hauteur de cet anniversaire.

Il faut être lucide : Liège a perdu beaucoup de plumes dans le domaine qui nous occupe. Il suffit pour s’en convaincre de visiter musées et centres d’art dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres vers Maastricht ou Eindhoven, Louvain ou Charleroi, Lille ou Cologne, Düsseldorf ou Essen…

Mais il y a aussi des signes d’espoir brillants, nourris bien souvent par des porteurs de projet associatifs ou des mécènes importants. Jan Hoet, le bouillant fondateur du musée d’art contemporain de Gand, avait coutume de dire que le musée est comme une cathédrale vers laquelle se tournent tous les lieux d’art à l’entour. Chez nous, la Boverie saura-t-elle mobiliser ses moyens – et l’on ne parle pas ici uniquement d’argent – pour se hisser à la hauteur de cette ambition ? Parviendra-t-elle à devenir le vaisseau amiral de cette flottille d’initiatives artistiques qui donne à Liège son cachet particulier ?

En recouvrant sa crédibilité, son imagination et sa force, en renouant les liens avec sa communauté, la Boverie peut retrouver sa pleine légitimité aux yeux de tous les acteurs de la vie artistique, d’ici et d’ailleurs. Notre ville en sortira bien plus forte, bien plus belle.

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