Pour sa 14e édition, la Biennale de l’Image Possible s’installe à nouveau dans l’ancienne bibliothèque des Chiroux à Liège, du 17 octobre au 13 décembre 2026. Anne-Françoise Lesuisse, directrice artistique, y déploie « Miroir Miroir », un titre qui convoque l’image de soi dans son rapport aux autres. Art Content Magazine s’est entretenu avec elle pour évoquer cette thématique, ses contours et la sélection d’artistes.
Art Content Magazine : À titre personnel, le thème résonne directement comme « Miroir, dis-moi qui est la plus belle… » avec une approche très subjective du beau et donc narcissique. À l’époque, ça restait à l’état de conte pour enfant ; aujourd’hui on a tous un miroir magique en poche qui capte notre reflet et nous renvoie des likes de toute part, avec tout ce que ça entraîne comme conséquences. Est-ce un raisonnement qui a nourri le choix du sujet ? Car le portrait est aussi très présent dans la BIP.
Anne-Françoise Lesuisse : Le titre est né après plusieurs tentatives pour rendre compte à la fois de la question de la présence individuelle et de celle du vivre-ensemble. « Miroir Miroir » vient effectivement du conte de Blanche-Neige, une référence que tout le monde a « dans l’oreille ». Le mot a été délibérément dédoublé et un peu disloqué dans son écriture, en écho à la tension propre au miroir : il donne à la fois la fidélité d’une image et il trompe en même temps. Dans le conte, le miroir « sait mieux » que la personne qui se trouve devant lui ; il répond à la reine une vérité qu’elle ne veut pas vraiment entendre : elle est très belle mais elle n’est pas la plus belle. Il dit donc à la fois le vrai et le faux.
Plus que la question narcissique au sens strict, c’était plutôt ce rapport d’altérité qui m’intéressait : même dans sa fidélité apparente, un miroir ne reflète jamais tout ; il a un cadre, donc il découpe une partie du réel seulement. Il y a toujours un hors-champ, une autre histoire cachée derrière. C’est cet aspect multicouche qui me semble plus fertile que le simple face-à-face narcissique, même si cette dimension ne sera évidemment pas absente de la programmation. L’image visée est plutôt celle d’une boule à facettes qu’une simple surface plane qui renverrait son ego.
Quelle est la place, dans cette édition de la BIP, du smartphone et de sa capacité à capter, modifier et diffuser en permanence des images ?
On est peut-être revenus, en 2026, à ce qui a constitué davantage, dans les premières éditions, l’ADN de la Biennale, née autour de la photo. 2026 marque aussi les 200 ans de l’invention du médium. On avait envie cette année de remettre les enjeux de la photographie au centre de la Biennale.
Dans ce que tu évoques sur cette technologie qui permet de prendre une image de soi, de la transformer, de la partager et, aussi, de la recevoir, ça renvoie aussi à l’invention de la photographie. Avant de devenir cette image de poche qu’elle est aujourd’hui, la photo est devenue le médium de la prise d’image démocratique par excellence : dans le monde entier, on s’en est emparé très vite, dès le début du 20e siècle. Mais ce mouvement s’est considérablement accéléré avec le téléphone portable. La question technologique pure ne sera pas centrale dans la BIP ; c’est plutôt cette accélération, cette mondialisation de l’image de soi qui m’intéresse.
Au-delà de la technologie, c’est donc cette question de socialisation, presque mondialisée, de l’image de soi. Avant, le portrait de chacun était rarissime ; il fallait demander à un peintre, ce qui avait un certain coût. Avec la photographie, ça s’est progressivement démocratisé, mais c’est resté à une échelle assez intimiste en termes de diffusion et puis il y a eu cette mondialisation de l’image de soi qui ne nous appartient plus vraiment d’ailleurs.
Cette remarque est intéressante parce que la photographe, Lua Ribeira, a travaillé avec des communautés musicales trap et drill en Espagne. Sur ses images, on voit des jeunes qui se mettent en scène pour que ce soit diffusé sur les réseaux sociaux. Mais Lua les photographie au moment où ils sont en train de construire leur image. Ils adoptent des poses modelées pour la circulation mondialisée des images mais tu vois aussi leur environnement, des réalités assez précaires. C’est exactement ce moment où l’image se fait qui m’intéresse plus que de remettre une couche sur la diffusion du selfie ou sur le rapport aux filtres et à la modification de l’image.
Je pense qu’il y a vraiment des enjeux importants, notamment pour les gens plus jeunes, dans ce rapport très littéral à soi et son image. L’arrière-plan me semble important à remettre au cœur, plutôt que d’être tout le temps juste le nez face à soi. Le narcissisme, c’est une dimension tellement destructrice, que ce n’est pas mal de déplacer la position, pour ne pas simplement être dans la répétition, même critique, de cette posture du face-à-face. D’où l’idée d’un pas de côté : on se décale, on va voir derrière, on convoque l’arrière-plan.
D’ailleurs, les images diffusées nous semblent toujours idylliques ou, tout du moins, enviables alors que dans leur hors champ, ce n’est pas toujours aussi enviable que ce que ça laisse croire. On voit qu’il s’agit d’un sujet important et dans l’ère du temps. Très récemment, il y a eu deux expositions à Bruxelles traitant de cette thématique : Picture Perfect à Bozar et Je suis là organisée par l’ULB abordaient frontalement la question de l’image de soi et du narcissisme. Miroir Miroir va donc détourner ce sujet pour voir ce qu’il se passe dans les coulisses de cette sur-médiatisation de l’image de soi.
C’est justement dans cette tension de la présence individuelle et collective qu’on a lancé un appel à portraits dans le but de se dégager d’une curation contrôlée afin d’accueillir une hétérogénéité totale, en laissant les candidats répondre d’une manière extrêmement libre, en termes de médium, d’époque, de taille. On a accueilli aussi bien des réponses de peintres que de photographes. La seule condition était de proposer un portrait en face-à-face, où le regard du spectateur est renvoyé par le regard du sujet représenté.
On va essayer – au moment où je te parle, je ne sais pas encore quel sera le résultat final – d’organiser ces portraits moins pour ce qu’ils disent individuellement que pour cette espèce de faire-ensemble chaotique, entropique, hétéroclite, sans doute incohérent, cela de manière vraiment délibérée. L’agencement, l’architecture de l’ensemble est en cours d’élaboration par Tanguy Poujol.
Les normes sociales de beauté, avec l’idée qu’il faut ressembler à ceci ou cela, sont prédominantes dans nos vies mais dans ce projet, on voudrait justement faire advenir autre chose.
On a reçu presque 2000 images pour 850 candidats d’horizons très différents. On a fait une sélection à neuf personnes, qui n’ont pas les mêmes backgrounds, pas la même éducation à l’image. Au final, on sera plutôt aux alentours de 100 pièces avec des invité.es et des portraits issus de collections publiques dont le Musée de la Photo à Charleroi.
Pour rester dans la pop culture, le miroir y est un élément très présent, sorte d’outil ultime pour matérialiser l’altérité, le doute existentiel et le passage vers l’inconnu, de la porte de Matrix ou d’Alice au pays des merveilles au vampire sans reflet, révélateur d’une vérité cachée. Est-ce que la photographie dispose des mêmes spécificités, à travers son histoire comme aujourd’hui ? Et cette capacité de la photographie à modifier la réalité est-elle un sujet traité dans la BIP ?
La référence à Alice au pays des merveilles de Lewis Caroll est intéressante. On a utilisé cette expression « de l’autre côté du miroir » comme titre pour un projet autour de la question de la désinformation et, plus largement, de la confiance qu’on peut accorder aujourd’hui à l’image.
Entre l’image contemporaine prise par le smartphone, l’image générée par l’IA et la photographie telle qu’on l’a inventée – avec cette dimension d’index, cette pression chimique de la réalité sur une pellicule qui prouvait que quelque chose avait existé – on ne parle presque plus de la même chose. Avec les capacités actuelles de modifications d’images, la réalité devient une espèce de référence lointaine, qui s’apparente peut-être maintenant plus au plausible qu’au réel… un simulacre.
Quatre curateur.ices invité.es vont traiter cette question de comment on fait pour s’accorder mutuellement sur une représentation. L’un des curateurs, Silas Edwards, part du mythe du monstre du Loch Ness, qui est une des nombreuses fake images qui existe depuis des dizaines et des dizaines d’années, et qui dit bien que la question de la manipulation est intrinsèque à l’invention du médium photo, bien que ça s’est considérablement accéléré avec Internet. Thibaud Leplat va évoquer la fatigue du scrolling, qui provoque un écœurement visuel dont il est néanmoins compliqué de s’extraire : c’est presque comme une dépendance au sucre ou à la drogue. La question de l’archive sera traitée par Temitayo Olalekan. Quel type de vérité extrait-on du passé une fois qu’il a été enregistré ? L’archive n’est pas quelque chose de neutre, d’objectif. Et puis Fanny Testas, dans un quatrième point de vue, va traiter la question de l’absence, du vide, de ce qui n’est pas représenté, alors qu’on est dans une surenchère de présence visuelle.
Sur cette question mais sans recours à une technologie spécifique, Max Pinckers, prend avec une caméra analogique, une scène dans son ensemble. Il a fait ça à Rome en 2020 pendant le Covid dans l’espace public. Tout est un peu désert. Il tourne son appareil à 180 degrés pour que la photo dévoile le recto et le verso d’une scène et, aussi, une autre histoire, une autre émotion. Ce simple déplacement fait exploser le rapport à la fidélité ou à l’unicité de la réalité.
Un élément m’a interpellé : cette part d’objectivité et de subjectivité d’une photographie est donc bien présente, et même historiquement, rien que par rapport à ce qu’on choisit de photographier, la mise en scène qu’on en fait et aujourd’hui sa transformation. Mais, dans ton évocation de l’archive, on comprend bien que le regardeur interprète aussi l’image. Il y a donc une double interprétation par l’auteur puis par le regardeur ?
Oui, c’est toujours une question de diffraction, d’éclatement de points de vue. Rien n’est univoque même quand tout semble limpide et transparent. Des artistes vont utiliser littéralement des miroirs pour poser cette question de la multiplicité de sa propre image et intégrer le spectateur dans l’exposition.
Par exemple, on a réinvité Werner Moron qui a développé une installation où il place un miroir sur un diable de transport, percé de trois trous, pour que petits et grands puissent passer leur visage à travers l’arrière du miroir et se faire photographier par quelqu’un en face. Son œuvre s’intitule L’âme, le diable (au début de son histoire, la photographie était perçue comme une voleuse d’âme). « Je veux faire un Instagram des cavernes. », m’avait expliqué Werner. Si tu es tout seul, rien ne se passe, il faut être deux : on met son visage dans le miroir sans se voir tandis que la personne en face nous voit avec tout ce qui est reflété autour. Le dispositif est simple, mais il ouvre une infinité d’interprétations.
Ailleurs, la pièce d’Aglaia Konrad, faite de vitres d’un bâtiment, reflète les personnes tout en laissant de la transparence. On est dans un dispositif photographique basique : ces vitres, qui se trouvent l’une derrière l’autre, suggèrent les lentilles des appareils qui permettent de contrôler la netteté de l’image, la quantité de lumière, etc. On se met face à son reflet mais rien n’est fixé : un jeu, un mouvement, vont opérer.
La photographie et le miroir peuvent être rapprochés dans leurs spécificités. Depuis quelques années, la production d’images qui semblent photographiques trouve pourtant d’autres moyens techniques qui sont indépendants de la réalité. Comment te places-tu personnellement face à la capacité générative de l’IA, de façon globale et dans son usage artistique ? Comment cet aspect est-il traité dans la BIP ?
Je te partage un projet qui n’a finalement pas abouti, parce qu’on ne s’est pas sentis assez outillés pour le faire dans cette Biennale. Je te parlais des quatre curateur.ices invité.es qui ont répondu à un appel à projet sur la désinformation. On aurait voulu fournir la note d’intention de cet appel à une ou deux intelligences artificielles. Cette note serait devenue un même prompt pour l’IA et pour les quatre curateur.ices humain.es. On n’aurait pas mis d’argent dans la production de ce projet mais on aurait pu au moins présenter au public un résultat écrit, ou peut-être digital. On ne l’a pas fait, parce que je n’étais pas certaine de la pertinence écologique et financière, tout comme d’y mettre de l’énergie et du temps. Le cadre éthique n’était pas réglé, pour moi, à ce stade de la réflexion. Je n’avais pas envie de me lancer là-dedans en risquant de le regretter. Donc on garde l’idée pour une autre fois…
Pour répondre à ta question, je ne sais pas… Je suis assez curieuse de ce qui arrive avec l’IA. On en parle toujours au singulier, mais il y en a plusieurs, et elles n’ont pas toutes le même socle de réponses, ni peut-être la même « éthique », si on ose parler comme ça ?
Je t’avoue que je reste encore un peu dubitative sur les formes visuelles quand l’IA est prise comme médium premier ; je trouve ça généralement encore assez clinquant, maniéré. Ce sont souvent des démonstrations de prouesses technologiques bluffantes qui se « referment » assez vite sur elles-mêmes. Bien sûr, il y a des exceptions ! Grégory Chatonsky a traité la question depuis très longtemps, avec une réflexion très riche. David Fathi fait aussi des expériences intéressantes. Pierre Huyghe a également exploré le territoire. Mais j’avoue que formellement, émotionnellement et intellectuellement, si je prends les trois aspects en même temps, pour l’instant, je n’ai pas véritablement d’opinion en faveur ou en défaveur. Je me réjouis d’explorer plus systématiquement la question.
Plus globalement, le miroir nous renvoie aussi le reflet de notre monde et de notre société. Difficile de rester optimiste au vu du contexte : en prenant du recul sur les années 20’ actuelles, on peut voir un basculement depuis le Covid, pendant lequel on espérait ne pas revenir au « monde d’avant », qui nous semble pourtant aujourd’hui bien plus enviable. Voit-on ces préoccupations à travers la BIP ?
Je suis vraiment partie de ce constat que tu soulèves, de cette accélération : après le Covid, on a vu monter tous les suprémacismes. Il y a eu une escalade guerrière absolument terrifiante. On a dû construire cette Biennale 2026, avec l’envie de remettre un peu la photo et tous ses enjeux au centre, dont les enjeux documentaires, les enjeux du rapport à la réalité évidemment. Je continue à penser que la photographie a un rôle à jouer pour documenter quelque chose, pour partager un minimum de référents communs.
Étant donné ce contexte effrayant, pour faire advenir cette biennale, je me suis retrouvée longtemps coincée dans une espèce de dilemme. Je ne pouvais pas faire semblant que ça n’existe pas et, en même temps, j’avais envie de tout sauf d’en remettre une couche sur cette réalité déjà omniprésente, qui plombe le moral de tout le monde ; on ne sait absolument pas comment ni quand on va pouvoir en sortir.
Donc, plutôt que de choisir entre faire semblant que ça n’existe pas ou regarder ça de manière frontale et ajouter au désespoir ambiant, cette question du miroir a été choisie comme une espèce de troisième voie : on va juste mettre un miroir en face de nous, et le miroir nous permet éventuellement de décaler la position, d’avoir une distance minimale, critique, avec le réel dans lequel nous sommes tous plongés. Et le pari du miroir, c’est qu’il nous reflète nous, personnellement – c’est la question narcissique que tu évoquais au début – et l’environnement tout autour. L’idée est donc de s’y intéresser pour nous y voir dans toute notre hétérogénéité.
Comment l’image peut-elle contribuer au vivre-ensemble, à la confiance en soi ? Comment s’articule cette question à travers la BIP ?
Avec les jeunes photographes du .tiff, on voit exploser la photographie émergente, la manière dont la photo est prise pour aborder toutes les réalités qui préoccupent la jeunesse d’aujourd’hui, autant les problématiques intimes de violence intrafamiliale que la question de l’adoption, du colonialisme, de l’extractivisme, de la masculinité. Ces préoccupations sont traduites dans des formes radicales et variées.
Il y a une question ouverte qui clôture la note d’intention et qui dit : « et si tout tenait ensemble parce que rien ne tient ensemble ? » Il faut des lois, certes, mais si on veut tout catégoriser, contrôler, normer, c’est ça qui ouvre la voie à la dictature et au fascisme. C’est un peu contre-intuitif mais assumer que rien ne tient ensemble, que ce qui prévaut, ce sont les différences, le désordre, le chaos, c’est sans doute le premier pas pour maintenir un équilibre entre tout.
Il est aussi temps de critiquer la position humaniste, souvent pavée de bonnes intentions mais ce n’est pas assez. L’humanisme photographique a pu servir de prétexte pour des positions colonialistes et extractivistes. Il est temps de laisser à chacun.e le soin de s’auto-représenter comme il.elle le souhaite et de mettre tout le monde côte à côte et voir ce que ça donne.
Il y a du chemin à faire, ça reste pour moi une problématique à implémenter pour le futur : voir la photographie aussi comme un outil d’expression et d’empouvoirement, pour toute une série de personnes et de communautés restées trop longtemps invisibilisées. Le fait que la Biennale soit portée par un centre culturel, où la tradition de l’éducation populaire reste présente, est une force : c’est en train de devenir un réflexe de ne pas parler à la place des autres. L’exposition « As, not for : Détrôner nos absolus » [ndlr. en 2020] abordait déjà cette question de laisser la parole « en tant que » (As) plutôt que de « parler pour » (Not For)…
Art Content Magazine est partenaire éditorial de la BIP 2026.





