Après 7 ans, 18 éditions et près de 500 artistes présentés, Art au Centre s’arrête. Ce projet aura transformé des centaines de vitrines vides du centre de Liège en autant d’espaces d’exposition. Le manque de soutien politique a néanmoins eu raison du projet qui n’a jamais bénéficié des moyens de s’inscrire dans la durée malgré son succès auprès des artistes et des publics. La Cité ardente voit donc disparaître cette initiative qui était autant tournée vers ses visiteurs et spectateurs non avertis, que vers les artistes dont de nombreux jeunes.

Un musée à ciel ouvert

Né en 2019 dans le sillage d’une action du collectif Party Content, qui avait transformé, pendant les élections communales de 2018 de Liège, les panneaux d’affichage électoral en support artistique, Art au Centre a fait des cellules commerciales vides une opportunité culturelle. Tous les quatre mois, soit trois éditions par an, plus d’une vingtaine d’artistes venus de Belgique, de France, des Pays-Bas, d’Allemagne et d’ailleurs investissaient une partie de ces vitrines du centre-ville.

Au total, plus de 440 vitrines occupées, des centaines de dossiers examinés et un public toujours au rendez-vous, sans parler des milliers d’habitants et visiteurs qui, sans n’avoir jamais rien demandé, ralentissaient leur course urbaine, s’arrêtaient, pendant quelques secondes, intrigués ou contemplaient plusieurs minutes la proposition artistique.

Pourquoi ça s’arrête ?

La raison tient moins à un manque d’artistes ou de public qu’à un désintérêt structurel. Depuis le début, le financement d’Art au Centre reposait sur une large diversification de sources publiques et privées. Certaines étaient néanmoins indispensables à la continuité du projet.

Malgré des avis favorables des commissions d’évaluation et la proposition par celles-ci d’un budget idéal, le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) est resté plafonné à 30 000 euros sur décision de la Ministre-Présidente Elisabeth Degryse. Cette somme est insuffisante pour engager durablement une équipe, produire une édition à la hauteur du projet ou rémunérer correctement les artistes. « Rien que le coût d’une exposition par an revenait à plus que cette somme », précise Maxime Moinet, le directeur d’Art au Centre. Ce dernier rappelle, pour expliquer ce budget, les nombreux frais nécessaires, tels que les honoraires, la production d’œuvres, la scénographie, la communication, la médiation et bien d’autres.

Quant à l’échelon communal, les soutiens ont diminué année après année, le collectif derrière le projet précisant une absence de dialogue possible. La Province de Liège a, quant à elle, toujours soutenu le projet à la hauteur de ses moyens, tout en étant à l’écoute de l’évolution du projet. Cette source de financement, ainsi que les quelques autres, ne suffisaient néanmoins pas à maintenir le projet à flots.

« L’arrêt n’est pas un choix mais une décision contrainte, explique Maxime Moinet. On a tenu deux ans dans des conditions très compliquées, réduisant notamment le nombre d’édition annuelle à deux dans l’espoir de la réévaluation de notre convention avec la FWB. Sans augmentation, c’était impossible de continuer… à notre grand regret. »

Un sentiment de gâchis

Outre la perte d’un projet innovant tant pour le secteur artistique que pour l’économie urbaine d’un centre ville, c’est un sentiment de gâchis que manifeste l’équipe d’Art au Centre. Au fil des éditions, c’était un large collectif de commissaires d’exposition qui s’étaient regroupé pour former un réseau qui dépassait largement les frontières liégeoises et belges. Le projet tel qu’imaginé offrait un modèle idéal pour développer et, surtout, entretenir ce réseau en plaçant Liège sur la carte européenne de la création émergente. Aller à la rencontre des différents pôles artistiques des pays limitrophes pour promouvoir le projet et les artistes participants représentait également une activité récurrente. Indéniablement perfectible, cette ambition de miser sur le réseau international est néanmoins rare parmi les autres acteurs artistiques du territoire. Généralement par manque de moyens…

Rassemblant plusieurs centaines de visiteurs par édition, ce modèle contribuait également à l’économie d’une ville. Alors que l’attractivité des centres villes repose principalement sur le commerce, celui-ci tend à disparaître pour toute une série de raisons diverses. En utilisant les espaces de ces cellules vides, Art au Centre offrait de nouvelles raisons de déambuler dans l’espace urbain.

« Les commerçants étaient toujours heureux de voir un espace vide se remplir dans leur rue. Pour les propriétaires, leur satisfaction se manifestait par leur collaboration tout au long des 7 années du projet. Une fois que je les avais convaincu de me mettre leur lieu a disposition, ils ne revenaient jamais sur leur décision et souvent prenaient directement contact avec moi quand leurs espaces se libéraient a nouveau. Les propriétaires ont très bien compris l’intérêt d’AAC pour la relocation de leurs espaces », précise Maxime Moinet.

Le collectif derrière Art au Centre déplore que la Ville de Liège n’a jamais promu ce projet pour contribuer à l’attractivité de son centre tant pour ses habitants que pour les autres visiteurs. À un échelon politique supérieur, le modèle aurait pu contribuer à d’autres centres wallons en déshérence commerciale. Néanmoins, le manque de soutien financier cohabitait également avec un déficit de dialogue.

Le paradoxe, souligne les porteurs du projet, c’est de voir l’intérêt d’autres villes européennes pour ce modèle. Des villes, comme Brest, Genève et Dunkerque, ont déjà fait appel à eux pour dupliquer ce modèle dans leur centre urbain. Maxime Moinet envisage d’ailleurs de capitaliser sur son expertise engrangée à Liège pour accompagner d’autres « Art au Centre » ailleurs en Belgique ou en Europe.

Une situation qui dépasse largement ce projet

Dans une lettre destinée à la Ministère Présidente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le collectif signale que cette décision « illustre une réalité que traversent aujourd’hui de nombreux opérateurs culturels émergents en Belgique francophone : des projets reconnus, évalués favorablement, portés par des équipes qui travaillent depuis des années à les structurer, mais qui restent condamnés à une précarité permanente parce que les dispositifs de soutien ne permettent jamais de franchir un cap. »

Dans ce même courrier, le collectif pose aussi la question de la relève : « Comment prévoyez-vous la relève à moyen terme après que les structures les plus anciennes arrêtent leurs activités en raison du vieillissement de leur fondateur et, généralement, principal porteur de projet ? ». Cette réalité porte essentiellement sur les petites structures disposant d’un à trois emplois dont le paysage artistique contemporain liégeois est constitué.

Art Content Magazine a déjà rencontré de nombreuses structures émergentes à travers la Belgique francophone et la même incertitude revient à chaque fois. Malgré tous les efforts fournis, bien au-delà de la rémunération perçue, ainsi que malgré la reconnaissance à travers le secteur, ces projets tiennent uniquement par la passion de leur porteur, et non par leur structuration et professionnalisation. La question plus générale porte donc sur le devenir de l’émergence et la potentielle diminution d’opérateurs artistiques à l’avenir.

Vernissage de la 14e édition d’Art au Centre : vitrine de Paul Waak. ©Florine Lafontaine

Et maintenant : Mouvements Sans Titre

Si Art au Centre s’éteint à Liège, l’ASBL qui le portait, Mouvements Sans Titre, continue. Le dispositif imaginé et affiné pendant sept ans suscite un intérêt croissant ailleurs en Europe : d’autres villes regardent aujourd’hui de près ce modèle que Liège n’aura pas su, ou pas voulu, consolider. Mouvements Sans Titre entend désormais mettre à profit cette expertise — méthodologie, réseau de commissaires et d’artistes, savoir-faire logistique — pour accompagner d’autres territoires souhaitant développer un projet similaire.

L’association poursuit par ailleurs un autre chantier à Liège : l’Enfantine, un espace d’ateliers pour artistes installé dans les anciens bâtiments des Chiroux. Né de la découverte, via le réseau d’Art au Centre, de lieux similaires en dehors de la Wallonie, un premier essai concluant a déjà eu lieu lors de la Biennale de l’Image Possible en 2024. Ce projet fera l’objet d’un prochain article.

Quoiqu’il en soit, pour conclure l’histoire d’Art au Centre, l’ASBL Mouvements Sans Titre, par la voix de Maxime Moinet, tient à souligner que « malgré la déception, elle reste reconnaissante et heureuse d’avoir pu mener ce beau projet collectif pendant ces 7 années ».

Lien vers le courrier envoyé à la Ministre-Présidente et rendu public par le collectif Art au Centre

Visuel d’illustration : vernissage de la 18e édition d’Art au Centre : vitrine de Marcelle Germaine. ©Florine Lafontaine

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