Moratoire sur une large part du secteur culturel, suppression d’institutions qui animaient le territoire depuis des décennies… La culture est directement touchée par les coupes budgétaires du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB). Ces mesures, présentées comme des ajustements indispensables, ne s’accompagnent d’aucune perspective claire. Alors, faut-il s’attendre à un simple bilan de gestion comptable ? Ou à l’émergence d’une véritable politique culturelle ?
Sommes-nous gouvernés par des comptables ou des politiciens ?
Compétente à la fois pour le budget et pour la culture, la Ministre-Présidente Elisabeth Degryse (Les Engagés) affiche une vision nette pour la première, mais un silence quasi total pour la seconde.
Les récentes annonces – moratoire jusqu’en 2028, fermeture de la Médiathèque nouvelle – illustrent une gestion de crise sans horizon. Interrogé sur ce qui suivra cette période de gel, le cabinet évoque une révision des décrets culturels… sans en préciser ni le sens ni les ambitions.
Quant à savoir si la culture est autre chose qu’une variable d’ajustement, la réponse semble déjà contenue dans la méthode : reporter, suspendre, éviter. Il est donc légitime de se poser la question : les politiques culturelles seront-elles menées uniquement sur base de tableaux budgétaires ? Ou un véritable cap muni d’une stratégie sera-t-il développé d’ici la fin de la législature ?
Une communication symptomatique du manque d’ambition
Dans son communiqué, la Ministre-Présidente dit vouloir « maintenir l’ambition de valoriser la culture en FWB ». Formule révélatrice. « Valoriser » sans créer, sans produire, sans former : le verbe en dit long sur une approche strictement promotionnelle de la culture, réduite à un outil de communication.
Mais la culture ne se valorise pas seule : elle se construit, s’accompagne, s’investit. Et si un magazine indépendant comme Art Content s’efforce déjà de « valoriser la culture en FWB » avec des moyens dérisoires, ne devrait-on pas attendre davantage d’une institution publique censée en assurer la cohérence et la pérennité ? Peut-on espérer de voir émerger une véritable vision et stratégie qui offriraient de réelles perspectives au secteur culturel ?
Des priorités déconnectées du terrain
Dans Le Soir du 18 octobre, Elisabeth Degryse énumérait ses priorités culturelles : simplification administrative, intelligence artificielle, bien-être au travail, partenariats public-privé, en précisant pour l’une d’entre elles : « car elle est là, l’IA, on ne va pas faire marche arrière. L’IA est un peu comme d’autres défis tels que le changement climatique… ».
Des thématiques transversales, certes, mais loin des urgences du terrain. Car la réalité quotidienne du secteur, c’est celle d’artistes paupérisés, de structures exsangues, de projets en suspens, d’un marché de l’art fragile et d’un manque d’opportunités criant. Pendant que l’on disserte sur les vertus de l’IA, combien d’opérateurs culturels peinent à rémunérer dignement les artistes et à maintenir leurs activités ?
Rappeler que la culture est un écosystème – et non un poste de dépense – semble devenu nécessaire.
Repenser la politique culturelle : une urgence démocratique
Développer une véritable stratégie culturelle, ce n’est pas cocher des cases. C’est définir un cap, une boussole commune qui oriente les choix, les moyens et les priorités.
Un début d’ambition consisterait à soutenir, dans leur ensemble, les maillons de la chaîne : la création, la production, la diffusion, la promotion et la médiation. Sans oublier la formation et l’accompagnement des artistes, actions essentielles pour garantir la relève.
Cela suppose d’écouter les acteurs de terrain, d’identifier les forces et les faiblesses du territoire, de miser sur les premières et de corriger les secondes. Bref, de gouverner autrement que par moratoire.
Le courage politique, ce n’est pas de geler : c’est de construire
Notre territoire regorge de talents, d’initiatives et d’institutions prêtes à se réinventer. Mais faute d’une vision globale, ces forces demeurent dispersées, fragiles, parfois découragées. Le rôle de la Ministre-Présidente n’est pas de piloter un budget au cordeau, mais de proposer un projet de société où la culture retrouve sa place : celle d’un moteur de sens, de lien et d’innovation.
Les finances de la FWB peuvent bien se mettre en pause. Le secteur culturel, lui, ne le peut pas. Et s’il est une ambition qu’on attend encore de ce gouvernement, c’est celle d’oser regarder au-delà des chiffres pour redonner souffle à la création. Après une année de législature et un bilan culturel plus destructeur que constructif, on ne peut qu’espérer l’apparition d’une ambition à la hauteur des défis et une stratégie digne de ce nom.





