Contribution externe. La rédaction ouvre ses pages à des voix multiples. En accueillant des contributions externes, le magazine souhaite favoriser la diversité des regards et des écritures sur la création contemporaine et son contexte dans le but d’enrichir la compréhension du paysage culturel en Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette pluralité d’approches est au cœur de notre démarche éditoriale : faire dialoguer les points de vue pour mieux refléter la vitalité et la complexité du territoire créatif.
Cette analyse est proposée par le musicologue Stéphane Dado (Chargé de mission à l’OPRL, chargé d’enseignement de l’Histoire sociale de la musique aux Amis de l’Université de Liège et Directeur artistique adjoint du festival de musique ancienne « Les Nuits de Septembre »).
Anvers : une stratégie muséale qui valorise ses créateurs
Le Musée des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA) a proposé ces derniers temps trois expositions consacrées à des artistes belges et résonnant chacune d’une vibration singulière : Marthe Donas, éclatante pionnière de l’avant-garde, première Belge à expérimenter l’abstraction, dont la modernité saisissante conserve encore aujourd’hui une beauté envoûtante ; Eugeen van Mieghem, peintre des quais et des vies silencieuses des ouvriers et des migrants, capable de faire ressentir la brise du port et la dureté du quotidien de ces existences laborieuses ; et enfin Magritte, dont le discours prononcé à Anvers en 1938 a servi de fil conducteur à l’exposition, donnant à chaque œuvre une résonance à la fois intellectuelle et contextuelle, et mettant en lumière l’influence de l’artiste lessinois sur la scène surréaliste anversoise.
Les visiteurs, nombreux et captivés, se pressaient dans les galeries, preuve éclatante que l’art belge, lorsqu’il est présenté avec soin, audace et sensibilité, attire, fascine, émeut et fédère.
Ce qui distingue ces expositions ne se réduit pas à leur affluence, ni à la qualité des œuvres ou de leur accrochage, mais réside dans le choix réfléchi et courageux de mettre en lumière les créateurs nationaux. Anvers affirme ses artistes, les élève à la hauteur de leur génie, les confronte implicitement aux géants de l’histoire de l’art, tout en préservant leur singularité et leur enracinement territorial. Marthe Donas et Van Mieghem, injustement méconnus du public, deviennent ainsi des repères, tandis que Magritte, bien que Wallon, apparaît à la fois dans sa dimension universelle – acteur incontournable du surréalisme international – et dans ses relations étroites avec la scène artistique anversoise. Par cette mise en valeur d’un patrimoine national, le spectateur se trouve relié à une culture enracinée dans ses propres racines, lorsqu’il est Anversois, Flamand ou Belge, ou à une mémoire universelle, lorsqu’il vient d’ailleurs. Cette démarche dépasse largement le simple hommage régionaliste : elle constitue une véritable stratégie culturelle, à la fois esthétique et intellectuelle, qui lie œuvre, contexte et spectateur.
En mettant en lumière ses créateurs, confrontés aux grands courants internationaux et figures mondiales de l’art, Anvers inscrit la création dans un cadre qui lui donne sens, profondément enraciné dans la ville et son histoire. Le spectateur, immergé dans cet univers, ne se contente pas d’observer ; il s’approprie l’œuvre, la comprend, la ressent. Par ce processus, se constitue une communauté intangible mais réelle, fondée sur le partage de valeurs et de sensibilités esthétiques communes. L’exposition cesse d’être un simple espace de consommation passive pour devenir un lieu vivant où se tisse une mémoire collective et où une identité culturelle trouve sa matière et sa raison d’être, tant auprès des habitants que des visiteurs internationaux, venus contempler et jouir de ces singularités, à l’instar de tout voyageur se rendant à Venise ou Barcelone pour y admirer leurs merveilles, mais sans exclure pour autant d’y présenter, en alternance, des expositions et des rétrospectives consacrées à des artistes et des courants issus d’autres horizons.
Liège : du poids de la facilité à l’ombre de l’importation
À Liège, la situation demeure trop souvent inverse. L’exposition actuelle du musée de la Boverie consacrée à Robert Doisneau, aussi séduisante soit-elle par son angle inédit, reste une exposition importée, conçue initialement pour Paris et destinée à circuler dans plusieurs capitales européennes pour des raisons économiques. Le spectateur liégeois admire, sourit, s’émeut, mais se retrouve finalement étranger à cette histoire trop standardisée et formatée. Il est essentiel de s’ouvrir aux cultures internationales, de se nourrir en permanence de ce qui se conçoit ailleurs. Encore faut-il éviter l’écueil de la facilité. Pourquoi un photographe aussi mainstream que Doisneau et non Willy Ronis, Gilles Caron, Florence Henri, Brassaï, Marc Riboud ou Henri Cartier-Bresson ? Pourquoi toujours valoriser les artistes de France et jamais ceux de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique du Sud, du Canada, du Brésil, de la Suède ou du Japon ? Si Liège entend véritablement s’affirmer comme une métropole cosmopolite, elle se doit d’élargir son horizon bien au-delà de l’Hexagone, dont la production artistique se révèle parfois excessivement conventionnelle, peu audacieuse, voire résolument passéiste. Cette relative facilité avec laquelle la culture française est mise en valeur chez nous tient sans doute à une francophilie persistante, mais surtout à un déficit d’ouverture à l’égard de la modernité et à une méconnaissance plus générale des langues et des cultures internationales.
Liège doit également trouver le courage de valoriser ses propres artistes. La ville dispose, toutes périodes confondues, d’un patrimoine d’une richesse exceptionnelle, pleinement capable de soutenir la comparaison avec les plus grandes manifestations internationales, pour peu qu’il soit révélé, pensé et mis en scène avec une véritable ambition, alliée à l’audace nécessaire. L’école de paysagistes liégeoise, par exemple, incarnée par Heintz et Donnay, a capturé nos campagnes et nos vallées avec une intensité et une subtilité lumineuse dignes des plus grandes traditions impressionnistes européennes. Les peintres et sculpteurs anciens – Lombard, Douffet, Lairesse, Flémal, Lovinfosse, Defrance, mais aussi Del Cour, Hontoire, Dewandre, Varin, Vivroux – ont forgé, dans l’ancienne Principauté et parfois à l’étranger, une tradition artistique solide et originale, aujourd’hui largement oubliée. Quant aux créateurs plus récents – Closson, Philippet, Scauflaire, Mambour, Delahaut, Wuidar, Maréchal, Caron, Digneffe, Plomteux, Carpentier, Dupont, Mignon, Rassenfosse, Lizène, Rets, Herzé, Beatove, De Clerck, Francois, Dimidschstein, Impeduglia, Gasser et tant d’autres – ils ont poursuivi et renouvelé cette excellence, sans parler de Jacques Charlier, le doyen de l’art contemporain à Liège, reconnu à l’international pour la finesse, la pertinence et l’humour de son art conceptuel mais demeurant largement ignoré par toute une frange de la population liégeoise. Ces artistes sont là, sous nos yeux, mais dans l’ombre ; ils attendent des rétrospectives dignes de leur génie et des spectateurs capables de les accueillir dans toute leur ampleur, comme on le fait avec un Robert Doisneau, qui n’a pas plus de mérites et de qualités que les meilleurs de nos plasticiens.
S’inspirer d’exemples internationaux pour renforcer sa propre scène culturelle
La stratégie d’Anvers éclaire le chemin : valoriser ses créateurs, c’est tisser un lien tangible entre le spectateur et sa ville, c’est fédérer un public autour d’un patrimoine spécifique et proche afin de lui offrir une expérience émotionnelle et plastique impossible à vivre ailleurs.
Cette mise en valeur constitue en outre un levier touristique de premier ordre. Qui viendrait à Liège ou à Anvers pour découvrir une énième rétrospective consacrée à Warhol, Gauguin, Picasso, Renoir, Monet, Van Gogh, Cézanne ou Giacometti, exposés à l’infini dans toutes les grandes capitales culturelles ? Ce qui attire véritablement, ce qui suscite le désir de déplacement, c’est la singularité, l’inédit, la rencontre avec des créateurs que l’on ne voit nulle part ailleurs, porteurs d’un récit propre, incarnant une histoire, une géographie, un contexte uniques. Lorsqu’une ville comme Osnabrück consacre un musée entier à l’art du peintre Felix Nussbaum, lorsque Bremen expose les toiles d’une Paula Becker, la première femme expressionniste, née dans cette cité baltique, lorsque Skagen transforme l’ancienne demeure de Michael et Anna Ancher en un sanctuaire du luminisme danois, cela donne du sens et de la grandeur à ces cités qui attirent par ce biais les visiteurs pour leurs richesses singulières. À Düsseldorf, le Kunst Palast consacre actuellement une exposition remarquée aux plasticiennes du XIXᵉ siècle issues de la ville, l’une des propositions les plus originales et les plus fréquentées du moment.
Cette reconnaissance de figures locales longtemps reléguées dans l’ombre d’un machisme condescendant n’entrave en rien l’accueil de grandes signatures internationales ; elle a au contraire le mérite d’élever les plasticiennes du cru au même niveau de visibilité et de légitimité que les figures majeures de la scène artistique mondiale, passée comme contemporaine.
La singularité au service d’une identité collective forte
Quand les acteurs culturels de Liège finiront-ils par comprendre qu’offrir au public cette singularité, c’est lui proposer une expérience précieuse et fédératrice, c’est transformer le musée en lieu vivant, où passé et présent d’une ville se conjuguent pour créer une identité collective forte et fière. Liège le fait depuis des décennies dans le domaine de la musique, ce qui lui a valu, à l’automne dernier d’être gratifiée d’une reconnaissance de l’UNESCO entièrement méritée.
Qu’attend-on, dès lors, pour engager une politique artistique comparable au sein de nos institutions muséales ? La valorisation des artistes locaux ne procède en rien d’un nationalisme étroit, mais relève au contraire d’un geste de justice culturelle : un acte de courage, de lucidité et de résistance face aux mécanismes persistants d’invisibilisation des minorités artistiques. Liège dispose de tous les atouts pour suivre l’exemple anversois : un patrimoine riche, multiple, d’une qualité exceptionnelle, capable de rivaliser sans complexe avec celui des grandes capitales culturelles.
Il suffit d’observer les trésors qui sommeillent dans les réserves, les noms oubliés ou relégués aux marges de l’histoire de l’art, ainsi que la vitalité remarquable de la scène contemporaine, pour mesurer le potentiel d’une cité de quelque 197 000 habitants appelée à devenir un véritable phare artistique. À condition, toutefois, de faire le choix résolu de mettre ses créateurs en lumière, de les inscrire dans des récits ambitieux et de les rendre visibles auprès des publics nationaux comme internationaux. Liège doit affirmer que la singularité et l’excellence ne se situent pas nécessairement ailleurs : elles sont parfois là, à portée de regard, dans nos rues et sur nos cimaises.
Si Anvers a intégré cette évidence de longue date, rien ne justifie que Liège n’emprunte pas une trajectoire similaire. La question n’est pas tant celle des moyens que celle d’une vision politique : une vision habitée par des idées, de l’imagination et le courage d’assumer une ambition culturelle à la hauteur de son patrimoine.





