Résonance #2. Avec « Résonance », le magazine ouvre un espace où l’art répond directement aux questions de son temps. À chaque édition, des artistes réagissent à un thème de société à travers une œuvre et un texte bref. Une manière de réinjecter de la sensibilité dans le débat public, là où les discours peinent parfois à dire le réel. Un format hybride, entre exposition et journalisme, pour remettre la création au cœur du débat.

Art Content a proposé à des artistes de « réagir artistiquement » à l’édito Le corps en transformation.

Réactions de Priscilla Beccari, Laetitia Bica, Margaux Blanchart, Michael Dans, Ethel Lilienfeld, Cléo Totti. Et avec une sélection de la rédaction : une œuvre de Jacques Lizène.

Curation éditoriale : Anna Ozanne et Thibaut Wauthion

Priscilla Beccari

Dans cette installation, un corps se glisse et pénètre dans un espace trop exiguë pour le contenir. La moitié des jambes se faufile sous un tapis, (Hommes sous le tapis) tandis que l’autre partie s’introduit dans un meuble (Maman), rappelle l’image d’Alice au Pays des Merveilles, s’aventurant dans un passage vers un autre monde. Ce geste de contorsion, entre désir d’évasion et impossibilité physique, tente de mettre en lumière la tension entre le corps et l’espace, et la quête incessante d’un ailleurs, fût-il inaccessible.

Œuvres à voir à la Maison des Art de Schaerbeek jusqu’au 24 mai.

Laetitia Bica

Dans Fragile, la transformation s’opère là où on ne l’attend pas : dans le regard, dans les hiérarchies implicites que nous projetons sur les corps. L’image met en scène un corps gros, frontal, assumé, dont la poitrine est soutenue par des verres à champagne — référence à la coupe dite “Marie-Antoinette” *, historiquement associée à un fantasme idéalisé du sein féminin.

Mais ici, l’objet, symbole de raffinement, de délicatesse, devient un instrument de contrainte, une mise en danger. Il soutient le corps tel un échafaudage normatif prêt à s’écrouler. La chair, quant à elle, déborde, échappe, résiste à la forme imposée. Elle s’affirme comme matière vivante, mouvante, indomptable. L’image crée ainsi un renversement du rapport de force. Qu’est-ce qui est réellement fragile ? Le corps, surface sensible, ou le verre, rigide et froid, prêt à se briser ?

Fragile interroge ainsi notre regard sur les injonctions imposées à nos corps sociaux et morales. Elle met en crise l’idée même de maintien de l’ordre. Dans cette mise en tension, le corps n’est plus passif. Il devient agent de transformation, capable de faire vaciller les structures qui cherchent à le contenir. L’image ne tranche pas, elle suspend. Elle nous laisse face à cette incertitude, là où la fragilité cesse d’être une faiblesse pour devenir un espace de pouvoir, de résistance et de reconfiguration.

* La légende raconte que la première coupe à champagne a été moulée sur le sein de Marie-Antoinette, reine de France et épouse de Louis XVI.

Avec la série Plis sensibles, l’image devient matière mouvante, espace d’apparition et de disparition. L’œuvre est ici travaillée par plages de voiles en mousseline, envisagées comme des peaux, des corps spectraux, des présences sensibles. Le dédoublement génère des mutations, accentuant une monstruosité désirable des corps. Les figures se transforment au gré des plis, des transparences et des superpositions. Elles échappent à toute fixation, devenant instables, fluides, en devenir. Le textile agit comme un milieu où les formes se défont et se recomposent, ouvrant à des identités poreuses et relationnelles.

Margaux Blanchart


L’œuvre appartient à la série The Face The Waist, qui met en tension le corps réel toujours un « work in progress » et l’idéal physique auquel il est sommé de correspondre. Par la douceur des matériaux et la lenteur du travail de broderie — associés à des savoir-faire historiquement féminins — elle évoque la transformation contemporaine du corps, notamment par la chirurgie esthétique, révélant la distance croissante entre la réalité des corps et les modèles auxquels ils cherchent à se conformer.

Michael Dans

Ethel Lilienfeld

Avec iiDOLLS, l’artiste pluridisciplinaire Ethel Lilienfeld bouleverse nos perceptions du réel et les notions de beauté. Conjuguant habilement la photographie, la retouche numérique et l’intelligence artificielle, le travail interroge et témoigne des paradoxes de notre époque saturée d’images façonnées par la technologie : esthétique et éthique, démocratisation et manipulation, créativité et conformisme, virtualité et réalité, authenticité et artifice, etc. Dans ses allégories visuelles saisissantes, elle détourne le sens péjoratif d’insultes misogynes basées sur des appellations bestiales, leur conférant une nouvelle signification par le biais de puissantes figures hybrides fantastiques qui fusionnent l’humain et l’animal. Ces entités oscillent entre déesses contemporaines et monstres menaçants. Les iiDOLLS ne sont pas des icônes, elles reflètent la complexité d’une féminité perpétuellement sous pression, de représentations enlisées dans une boucle algorithmique infinie qui amplifie les normes tout en en figeant les contours.

Dans «L’Île du docteur Moreau» (1896) de H.G. Wells, les hommes- bêtes se retournent contre leur créateur, le tyrannique docteur, qui, dans ses folles expériences scientifiques et manipulations biologiques s’est substitué à Dieu, imposant sa vision déformée de la nature et sa Loi. Que penser des professionnels de l’industrie qui développent des algorithmes exerçant une hégémonie sur les idéaux de beauté et contrôlant les aspirations des individus ?

Texte: Michael Dans

Cléo Totti

Cléo Totti, After the Desk, 2017, Résine, pierre et roulettes de chaises de bureau_2017.

Une forme résiduelle : un corps dissous dans l’espace du travail, réduit à une poitrine non genrée, envisagée comme une surface ouverte plutôt que comme un marqueur identitaire. Motif central de la statuaire, le sein — historiquement associé à l’abondance et au nourricier — est ici déplacé pour interroger l’objectivation des corps et leurs transformations. La chaise de bureau agit comme un opérateur contemporain, condensant les logiques de production, de contrôle et d’asservissement. L’ensemble propose une interrogation de nos conditions humaines, prises dans des systèmes qui transforment, épuisent et redéfinissent les corps.

Jacques Lizène (1946-2021)

Jacques Lizène, Peinture nulle en remake 1993, Vasectomie Youppie ! Rupture de procréation… et le sperme part en fumée. (collection privée). Courtesy : Nadja Villenne Gallery

Choix de la rédaction : Jacques Lizène revendique la réalisation d’une vasectomie faite en 1970 en tant qu’acte artistique. Ce serait une sculpture génétique, une forme de Body Art, à l’instar de ce que fait l’artiste française Orlan, « qui a fait ça longtemps après (ah ! ah! ah!) », disait Jacques Lizène, non sans rigoler.

Extrait d’une interview de Jacques Lizène avec Denis Gielen (directeur du Mac’s Grand Hornu) :

« La condition de l’espèce humaine même évoluée relève d’un pessimisme radical. Je crois que l’on n’arrivera jamais, même avec l’intervention génétique et l’eugénisme, à apaiser complètement toutes les souffrances de l’humanité. Il y aura toujours de petites catastrophes (ah !ah !ah !). C’est inévitable. Je suis persuadé qu’un jour on découvrira que la vie s’est développée par erreur ; que la vie et la nature sont une suite d’erreur qui se multiplie en se complexifiant . Donc, par principe, je me suis dis : ‘Moi, j’arrête ; comme je peux ‘.  Bien sûr, quand on se fait incinérer des gaz et quelques particules s’envolent dans l’air et continuent peut-être à alimenter les cycles de la matière ; ce qui laisse penser que l’on ne peut pas être radicalement contre la vie. Mais enfin, on peut quand même prendre une position. Une pose poétique… […] j’ai beaucoup pensé au suicide, et j’y pense encore maintenant, mais je le reporte chaque fois en me disant : ‘ Restons encore en vie pour crier nos stupidités à la face du monde.’ (ah !ah !ah !). Il faut dire que j’ai crée «  L’institut de l’art stupide » en 1971, et que je suis le seul représentant avoué, ce qui induit quelques devoirs ! »

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