Le mois de juin aura été particulièrement politique pour Art Content Magazine. Entre les articles autour de la FAP et les interrogations sur la situation des institutions, un même constat s’est imposé : les tensions s’accumulent, les marges de manœuvre semblent se réduire et les perspectives de transformation peinent à émerger. Le sentiment d’un système qui s’enlise domine souvent les échanges. Plutôt que d’ajouter une analyse de plus à ce diagnostic largement partagé, cet éditorial propose de déplacer le regard. Et si nous cessions d’évaluer la politique comme une science pour la considérer comme un art ? Ce changement de perspective ouvre une autre manière d’apprécier les politiques culturelles : non plus seulement à l’aune de leur conformité ou de leur efficacité administrative, mais de leur vision, de leur capacité d’invention et de leur ambition.
Et si la politique était un art…
« C’est une erreur de qualifier la politique de science. La politique est un art. » Cette citation vient d’une figure politique belge bien connue qui a tout fait, tout vu, tout exercé dans son domaine : Premier-Ministre, Ministre-Président wallon, Ministre de nombreuses fois, Bourgmestre de sa ville, Président de son parti, Député européen… On peut donc raisonnablement donner quelques crédits à cette affirmation prononcée en 2023 par Elio Di Rupo qui dispose, par ailleurs, d’un doctorat scientifique.
Les équations, les phénomènes exactes, les lois inaliénables ou naturelles, les certitudes ne relèvent, en effet, pas de la politique. Celle-ci emprunte plutôt à l’intuition, l’exploration, le compromis et la capacité à développer une vision et à l’exposer pour convaincre. Elle est affaire de création et de regard, tantôt pertinent, tantôt inopportun, sur le monde. C’est aussi une question de point de vue, celui des hémisphères, des centres, des périphéries, des origines, des héritages, des générations, des classes, des trajectoires de vie, des récits dominants et des marges…
Les mêmes chiffres ne permettent pas de vérifier une vérité mais de renforcer des croyances divergentes. L’exactitude est à la politique, ce que la maîtrise technique est à l’art : utile mais loin d’être décisif pour convaincre. La politique ne consiste pas seulement à administrer le réel. Elle consiste aussi à produire un récit collectif capable de rendre souhaitable un futur encore inexistant.
La politique emprunterait donc davantage à la poésie qu’à l’ingénierie… Hypothèse qui mérite certes davantage de réflexion pour confirmer sa véracité. Mais prenons-la au sérieux juste un instant. Si la politique est un art, alors elle peut être soumise à la même exigence critique que toute production artistique.
Une brève histoire de la critique d’art
Relativement récente, la critique d’art apparaît au 18e siècle avant de s’institutionnaliser au 19e siècle. Elle consacre alors les œuvres les plus conformes aux canons académiques et rejette souvent les avant-gardes. L’histoire lui donnera tort : les artistes conspués hier sont aujourd’hui célébrés, tandis que nombre de gloires officielles sont tombées dans l’oubli. Cette expérience a profondément transformé la critique contemporaine, désormais plus attentive à l’originalité, à la prise de risque et à la capacité d’une œuvre à déplacer les frontières de son époque.
La critique vise désormais à interroger la singularité d’une démarche, la cohérence d’un langage, la maîtrise d’une forme, la capacité à ouvrir de nouveaux horizons. Loin des uniques critères esthétiques, elle juge une œuvre pour ce qu’elle invente, et non pour ce qu’elle reproduit. La liberté, la rupture avec les conventions et le refus des modèles établis occupent désormais une place centrale dans l’évaluation critique, tandis que le consensus est source de méfiance. Une œuvre unanimement saluée peut parfois n’être qu’une parfaite répétition des codes de son époque.
À l’inverse, une œuvre médiocre n’est pas forcément maladroite. Elle peut être parfaitement exécutée. Sa faiblesse réside ailleurs : dans son absence de vision, dans sa répétition, dans son incapacité à surprendre ou à déplacer le regard. Elle applique des recettes éprouvées, rassure davantage qu’elle ne questionne et préfère la conformité à l’audace.
Une nouvelle grille de lecture pour la politique ?
Si la politique est un art, il devient possible de distinguer, là aussi, le génie de la médiocrité car pourquoi continuons-nous à évaluer l’action publique avec les critères de conformité que la critique d’art elle-même a abandonnés depuis longtemps ?
Une politique remarquable n’est pas nécessairement celle qui dépense le plus ni celle qui multiplie les dispositifs. Elle est d’abord portée par une vision identifiable. Elle crée des conditions nouvelles, assume des choix, prend le risque d’ouvrir des chemins qui n’existaient pas encore. Elle accepte qu’innover comporte une part d’incertitude, tout comme aucun artiste ne peut garantir à l’avance la réception de son œuvre.
À l’inverse, une politique médiocre peut être irréprochable sur le plan procédural. Les règlements sont respectés, les commissions fonctionnent, les appels à projets se succèdent, les rapports s’accumulent et chacun remplit consciencieusement son rôle. Pourtant, quelque chose manque. L’ensemble donne l’impression de gérer davantage que de créer. Les dispositifs se reproduisent d’année en année, les mécanismes deviennent des habitudes, les arbitrages privilégient la continuité au détriment de l’expérimentation. La prudence finit par devenir un projet en soi.
L’analogie avec l’histoire de l’art est alors troublante. Comme l’académisme du 19e siècle, certaines politiques peuvent présenter toutes les qualités attendues par leur époque, à savoir sérieuses, rigoureuses, techniquement solides, difficilement contestables. Elles maîtrisent parfaitement leurs propres codes dont l’auto-congratulation, symptôme par excellence de la médiocrité. Mais cette maîtrise suffit-elle à produire une œuvre politique durable ? Suffit-elle à produire un impact sur le paysage culturel ?
Les nouvelles voies de la politique
L’histoire montre que les périodes artistiques les plus fécondes sont celles où des habitudes ont été brisées, où des codes ont été remis en question, où des démarches d’abord fragiles sont parvenues à convaincre, parce qu’elles portaient la promesse d’un renouvellement.
L’art ne progresse pas par inertie. Il avance grâce aux déséquilibres qu’introduisent celles et ceux qui prennent le risque de créer. Une politique culturelle ne peut évidemment pas reproduire l’instabilité du processus artistique. En revanche, elle peut favoriser l’exploration pour ouvrir de nouvelles voies ou, au contraire, s’enfermer dans la confortable reproduction de modèles devenus désuets.
La critique et l’histoire de l’art nous enseignent une leçon précieuse : le véritable enjeu n’est pas de savoir si une œuvre respecte les règles de son temps, mais si elle est capable d’en repousser les limites.
Si la politique est bien un art, alors elle mérite d’être jugée selon cette même exigence. Dans ce cas, la médiocrité politique reposerait sur sa seule capacité à administrer et répéter les modèles tandis que le génie politique serait atteint grâce à sa capacité à imaginer, à provoquer, à transformer. Car, en matière d’art comme ailleurs, la différence entre le génie et la médiocrité ne réside pas dans l’absence d’erreurs. Elle réside dans l’ambition de faire advenir quelque chose qui n’existait pas encore. L’histoire de l’art nous apprend une dernière chose : ce sont rarement les œuvres les plus conformes à leur époque qui lui survivent. Il serait étonnant qu’il en aille autrement des politiques culturelles.
Visuel de présentation : Charlotte Lavandier, STUDIO 101, 2022. 41 isoloirs, rideaux, miroirs, lampes de maquillage, 7 x 9 x 2 m. ©LukVanderPlaetse






